La génération Z invente un nouveau langage

Après la génération Y, qui a déjà fait couler beaucoup d’encre, voici venir les Z ! Décrits par certains comme la « version 4G » de leurs grands frères, par d’autres comme des « Zombies » dont l’invasion nous menace, ils intriguent autant qu’ils déroutent. En plus d’une autre façon de concevoir l’apprentissage, les relations sociales et le monde du travail, cette génération a pourtant beaucoup à nous apporter : elle contribue notamment à l’invention d’un nouveau langage basé sur l’image, la représentation des corps et de l’émotion, qui déteint sur nos communications et pourrait même influer sur notre mode de pensée.

Une génération « Zombie » ?

Les enfants du millénaire (nés entre 1980 et 2010, cfr encadré) forment un groupe défini par de nombreuses caractéristiques, comme celle d’avoir été élevés par des « parents-hélicoptères » qui les protègent de tout et veillent à tous leurs besoins. L’évolution des technologies s’est tellement accélérée ces dernières années qu’elle a impacté différemment les jeunes nés après 1995. Un consensus s’est finalement établi pour scinder cette « méga-génération » en deux groupes distincts : les Y et les Z. Quelles sont donc alors les particularités de ces Z, que certains qualifient de Zombies1, ou de mutants (en fusion avec le monde digital) et décrivent comme hypnotisés par leurs écrans, le teint blafard, incapables de distinguer la réalité virtuelle de la vraie vie ?

Ces jeunes, âgés aujourd’hui de moins de 20 ans, auraient à la fois « grandi trop vite et pas grandi du tout »2 : ils ont un accès inédit à toutes sortes d’informations (idées, images, sons) depuis leur plus jeune âge, sont très engagés dans toutes sortes de relations sur les réseaux sociaux mais tout en restant plus « protégés des dangers de la vraie vie » que ne l’ont jamais été les générations précédentes. Si leurs aînés de la génération Y, surnommée génération Erasmus ou Ryanair, adoraient partir à l’aventure aux quatre coins du monde, les jeunes Z discutent avec des gens du monde entier sur la toile mais sont beaucoup moins enclins à se lancer sur les routes. Alors que les Y sont très sûrs d’eux et remettent tous les usages en question, les Z, beaucoup moins exigeants, préfèrent se créer leur propre chemin que de tenter de remettre en question les structures établies, ce qui leur vaut parfois le surnom de génération « silencieuse ».

Leur avenir peut sembler noir au premier abord : ils n’ont jamais connu autre chose que la crise, et on leur prédit un niveau de vie inférieur à celui de leurs parents. Comme ils sont moins actifs physiquement, ils souffrent plus souvent de problèmes d’obésité (1 ado sur 5 aux États-Unis) et auront une espérance de vie plus courte que la génération précédente3

Enfin des vrais « Digital Natives » ?

Une croyance populaire voudrait que les « digital natives » se sentent instantanément et complètement à l’aise avec les nouvelles technologies. Or les jeunes Z témoignent de l’inverse : comme tout un chacun, ils doivent apprendre à se servir de ces nouveaux outils. Ce qui change, c’est leur rapport à l’apprentissage : le Z apprend de manière décomplexée, fait la part belle aux apprentissages informels, privilégie le do-it-yourself comme les tutoriels YouTube et suit le dicton « If you don’t know it, google it! ». Ce mode de fonctionnement fait aussi largement appel aux transmissions de connaissance entre pairs.
Est-ce pour autant efficace ? Selon un rapport du gouvernement français4 , les moins de 20 ans auraient une manière très superficielle d’apprendre. Ils utiliseraient le monde digital dans un but récréatif plutôt que formateur et « brasseraient des infos sans vraiment les comprendre ». Le multitasking ferait aussi diminuer l’attention : une expérience demandant à des jeunes de réaliser un travail à domicile a montré qu’ils ne résistaient pas plus de six minutes aux sollicitations de Facebook, sms et appli mobiles5

Les jeunes Z ont aussi pris l’habitude de « stocker leur mémoire ailleurs que dans le cerveau », c’est-à-dire sur un support digital. Les photos se voient attribuer une nouvelle tâche utilitaire : il s’agit d’enregistrer sur le smartphone des données (photos de notes de cours des amis, du tableau, de l’horaire de bus, d’un T-shirt vu dans un magasin, ...) qui vont libérer la mémoire. L’outil numérique relaie donc le fonctionnement mental et un lien d’interdépendance fort s’installe, en créant un véritable réflexe.

Réseaux ‘Z’ociaux

Pour la génération Y, qui représentait encore une forme de transition, le terme « réseau social » est le plus souvent synonyme de Facebook. Les Z, baignés dans le digital à 100%, panachent quant à eux leurs interactions virtuelles sur une large gamme de plates-formes : Vine, Snapchat, Tumblr, Tinder, n’en sont que quelques exemples (voir encadré). Plus de la moitié des Z estime que la « vraie vie sociale » se passe sur les réseaux sociaux ».6  Ils ne scindent plus leurs relations entre vie réelle et virtuelle mais combinent les deux types d’interactions dans une forme de symbiose.

Les Z publient et interagissent sur tous ces espaces en même temps : une photo Snapchat peut être postée sur Facebook, Instagram et Twitter. Ils jonglent entre ces plates-formes pour atteindre leurs objectifs de communication et consacrent une partie importante de leur temps à la gestion, voire au marketing de leur image virtuelle. La génération « like » a besoin d’énormément de reconnaissance de la part de ses pairs pour exister : « Tu t’attends à 10 likes minimum sur une photo, sinon tu ne la posterais pas. » « Sur des photos de groupe, on attend quand même que chaque personne représentée « like », « Quand on poste, on attend que ça plaise, sinon on a envie de la retirer. »7

Les Z sont aussi conscients des risques liés à l’image et s’occupent de la protection de leur vie sociale sur les réseaux : 59% des adolescents de 12 à 17 ans a déjà supprimé des publications en ligne8

La construction de l’identité de ces jeunes, fortement liée aux questions d’image, se fait désormais en grande partie sur les réseaux sociaux, ce qui n’est pas sans poser certains risques psychologiques. Les cas de suicide suite à un harcèlement sur Facebook en sont un triste exemple. Les « rites de passage » comme les « neknominations » (défis bibitifs filmés et diffusés) trouvent eux aussi principalement place en ligne. Si l’on ne peut pas dire que la pratique soit nouvelle en elle-même, il y a un changement fondamental : le groupe auquel l’adolescent veut s’intégrer est physiquement absent du lieu du défi. Le « rite » est donc pratiqué dans l’isolement, avec tous les dangers que cela comporte, et le partage ne s’effectue que dans un deuxième temps.

C’est aussi sur ces plates-formes virtuelles que s’incarne la culture du « maybe », ainsi nommée en référence à l’option « Peut-être » plébiscitée par les Z pour les événements Facebook. Les jeunes Z, opportunistes et volatiles, surfent, zappent et changent d’avis à la vitesse de transmission des bits, préférant se laisser un maximum de portes ouvertes.

Plan de carrière : « Do it yourself »

Si l’on commence à s’intéresser autant à eux, c’est aussi parce que ces « pré-adultes » sont sur le point de faire leur entrée sur le marché du travail. Comme pour l’arrivée des Y dans l’entreprise, l’intégration des Z ne se fera pas sans quelques aménagements. Leur vision du travail et de leur avenir professionnel diverge en effet de celle de leurs grands frères. 

Pour commencer, on disait la génération Y égocentrique, alors que les Z ne sont rien sans le groupe. Le cercle d’amis, le réseau, ont une importance primordiale pour eux. On leur attribue d’ailleurs aussi parfois la lettre C, pour Communication, Collaboration, Connexion et Créativité. Les Z croient en effet plus à l’importance des réseaux, des contacts, de la débrouillardise qu’à la valeur des diplômes, dont ils savent qu’ils ne sont plus le sésame de l’emploi. La crise économique n’est néanmoins pas un sujet pour eux, puisqu’ils l’ont toujours connue.

Pour intégrer harmonieusement les Z, l’entreprise devra faire en sorte de créer des relations plus personnelles et plus directes entre leurs managers et eux. Ils résisteront moins à l’autorité que les Y mais ne s’impliqueront dans un travail que pour des personnes avec lesquelles ils ont développé une relation solide. Les Z seront à l’aise dans une structure plutôt horizontale, organisée autour de petits groupes de travail. Il leur faudra un management pédagogue9 et ils souhaiteront une culture d’entreprise axée sur le service au client.

Mais la plupart de ces jeunes ne croient plus à un avenir dans monde de l’entreprise classique, dans lequel il est évident qu’ils auront du mal à se faire une place. « Etre salarié dix, quinze ou vingt ans, ce n’est pas mon truc », « nous devons lutter contre notre impuissance face à un système grippé et instable, et nous réapproprier nos modes de vie » témoignent des entrepreneurs Z10. C’est la raison pour laquelle bon nombre d’entre eux rêvent d’une carrière « Do it yourself ». Ils ne souhaitent pas rentrer dans le système, mais préfèrent inventer eux-mêmes leur job : 50 à 72% d’entre eux souhaiteraient créer leur start-up11. Ils valorisent l’entreprenariat à petite échelle, le travail de groupe et la philosophie du partage, comme en témoigne cette Z : « Dans notre agence de production de spectacles, il n’y a aucune hiérarchie, on prend toutes les décisions tous ensemble. »12

Le plaisir, le fun, est le moteur principal de leur choix de carrière : 76% voudraient faire de son hobby un travail13 : « ce qu’on fait, on ne le fait pas par intérêt, mais par plaisir. »14 Ils choisissent d’ailleurs souvent le monde dans lequel ils sont à l’aise pour lancer leurs projets. La plupart de leurs start-ups ont pour base le monde digital : des chaines YouTube, des e-shops,  des galeries virtuelles, des magazines digitaux, des blogs de mode ou de jeux vidéo... Et pour monétiser leurs projets, ils n’hésitent pas à faire appel à leurs réseaux, via le financement participatif par exemple (comme le site Kisskissbankbank).

La figure de proue de ces  jeunes entrepreneurs Z est Tavi Gevinson, 18 ans. Cette Américaine a créé son premier site, style Rookie, à l’âge de 11 ans. Elle emploie aujourd’hui 80 personnes. Même si les succès sont rares, faire carrière sur YouTube ou grâce à un blog n’est en effet plus une utopie : rien qu’en France, de nombreux Z ou Y vivent déjà en grande partie grâce à cette plate-forme vidéo.

Contrairement aux idées reçues, les Z ne rêvent pas pour autant tous de célébrité ni même de fortune. Beaucoup d’entre eux resteront chez leurs parents quelques années après avoir commencé à travailler et n’ont donc pas besoin d’une autonomie financière immédiate. Ce sont plutôt les valeurs des milieux créatifs qui les attirent15 : partage, passion… Comme ils le disent eux-mêmes : « On recherche des projets qui ont du sens »,  « nous n’attendons pas d’avoir 40 ans pour réaliser nos rêves d’enfants, on le fait à 20 ans ! » On les disait passifs mais il s’agit donc en réalité d’une génération très dynamique : plus de 20% des nouvelles entreprises sont fondées par des moins de 30 ans (Y et Z)16

Des marques, du « bullshit » et des Z

Créatifs mais pas révolutionnaires, les Z n’aiment donc pas tant casser les codes que les détourner. Leur utilisation des marques en est la preuve : les Z sont des grands consommateurs de produits d’enseignes célèbres. Ils les utilisent surtout comme signe de statut, que ce soit pour montrer leur appartenance à un groupe ou pour se démarquer. Les « devices » digitaux (achetés siglés mais souvent recouverts d’une coque personnalisée) et les vêtements (ornés de vrais ou faux logos ludiques) sont des domaines de prédilection des achats des ados. Les jeunes Français dépenseraient ainsi un budget annuel de 720 euros pour s’acheter des vêtements17. Très au courant de la mode sur tous les réseaux, ils sont à l’affût de tout ce qui est tendance, cool, fun et qui fait le « buzz ».  Ils sont donc devenus une cible de choix pour les marques, qui ne savent plus où donner de la tête pour séduire cette génération aux engouements si éphémères.

Pour séduire les Z, suffirait-il aux marques de s’intégrer dans ces fameux réseaux sociaux, dans ces blogs qui font les font vibrer, pour créer ce fameux « buzz » sans trop d’investissements ? Selon Bob Hoffman (auteur de The Ad contrarian18 et agitateur d’idées dans le monde de la pub), cette conception relèverait tout simplement du fantasme (ce que l’auteur résume par le terme « bullshit »). Ce publicitaire de renom aux Etats-Unis s’insurge contre l’idée selon laquelle les utilisateurs de réseaux sociaux voudraient « établir une conversation » en ligne avec des marques.  Il met également en garde contre les indicateurs trompeurs qui sont souvent pris comme gage de réussite : les « Like » d’une marque sur Facebook seraient rarement en corrélation avec une réelle conversion publicitaire.

Les Z ont quant à eux une vision très opportuniste et pragmatique de la question : ils « likent » et « discutent » avec une marque seulement si cela leur procure un avantage (discounts, prix, concours, …). Pour réussir à développer une « relation » avec eux, une marque doit réussir à alimenter les conversations natives du réseau sans les interrompre19, un pari réussi par très peu d’entre elles (Dove, avec sa campagne sur la confiance en soi, en est un des rares exemples).  

La publicité sur les réseaux sociaux est donc un exercice plus périlleux que ne l’ont cru certains. Il faut jouer sur les mêmes codes, au risque de se casser les dents à la moindre petite erreur. Répondre à une critique sur Twitter plusieurs heures après sa publication peut s’avérer meurtrier pour l’e-reputation d’une marque. « Les jeunes sont moins crédules, plus exigeants et critiques que leurs parents. »20 Si la pub « sociale » doit donc encore trouver son modèle, la publicité classique semble quant à elle avoir encore de beaux jours devant elle. Malgré un panachage plus important, les Z sont en effet encore friands des médias classiques.

Une nouvelle langue : le « pic speech » 

Si la plupart des analyses sur la génération Z abordent évidemment la question des réseaux sociaux et des apps qu’ils plébiscitent, peu se sont plongées sur la question du langage utilisé sur ces plates-formes. Dans le livre Parlez-vous Pic Speech ? La nouvelle langue des générations Y et Z, Thu Trinh-Bouvier, sociologue passionnée par l’image, nous fait découvrir l’émergence d’une nouvelle langue ludique inventée par les Z, construite sur base de photos et d’émoticônes et faisant la part belle à l’émotion. Cette langue-image, ou « Pic Speech », serait aujourd’hui en train de contaminer toute la société en modifiant la manière dont nous communiquons, voire la manière dont nous pensons.

Un appareil photo « greffé » au bras

On compte aujourd’hui près de 2 milliards de photos partagées chaque jour dans le monde, un chiffre qui a été multiplié par 5 en 2 ans21.  Cette évolution est évidemment l’œuvre du smartphone. A la base simple outil de communication, le GSM est aujourd’hui devenu un « motif indissociable des représentations de la vie contemporaine »22. Notre téléphone est presque devenu un prolongement corporel : son contact direct avec la peau le fait pénétrer dans la sphère intime. Rarement éteint, il nous accompagne même pendant le sommeil et ses fonctionnalités, dont la photographie, nous sont devenues indispensables dans la vie quotidienne.

Ainsi, alors que tout le monde a pour ainsi dire un appareil photo greffé au bout du bras, notre société voit les usages de la photographie se modifier profondément. Les smartphones participent à l’émergence d’une « photo narrative en continu », une sorte de miroir de l’existence minute par minute.

Parallèlement, on observe une migration importante des Z vers les réseaux sociaux sur lesquels l’image occupe une place centrale. Ce phénomène, peu analysé en profondeur, suscite souvent de l’incompréhension de la part des générations antérieures : « À quoi cela peut-il peut bien servir de s’envoyer sur Snapchat des photos qui disparaissent après quelques secondes, à part si ce ne sont des images « honteuses » ? Or, si 77% des étudiants américains utilisent Snapchat tous les jours, seulement 2% en font usage pour envoyer des images à caractère sexuel. Il doit donc bien y avoir une autre explication.

La photo conversationnelle

La photographie telle qu’on la connaissait jusqu’il y a peu ne remplissait que deux fonctions : la photo souvenir et la photo d’art. Sur les plates-formes numériques, la photo devient aujourd’hui « conversationnelle » : elle n’a plus pour but de sacraliser, de graver dans la mémoire, mais de communiquer. Sur Snapchat, la publication de photos qui disparaissent aussitôt prend alors tout son sens : elle est à rapprocher d’une phrase prononcée lors d’une conversation… Les utilisateurs publient souvent une succession d’images qui racontent une petite histoire ou bien suivent simplement le flux des événements de la journée. Un utilisateur de Snapchat publie en moyenne entre 20 et 50 snaps par jour23. Les Z publient sans interrompre leurs activités, ils photographient leurs pieds quand ils marchent, leur assiette quand ils mangent…

Cette utilisation se rapproche de celle d’un langage oral. « Les images n’existent que pour ceux qui les ont aperçues, comme les propos oraux n’engagent que ceux qui les ont entendus. (…) Continuité, fluidité et vitesse favorisent l’analogie avec le langage oral. »24

L’interlocuteur ne peut pas « répondre plus tard » mais doit se comporter comme dans une conversation réelle. Le texte est parfois présent, mais il n’a plus pour but que de contextualiser et n’est plus le centre de la communication. Tout cela se fait de manière très naturelle et spontanée, et nécessite moins de réflexion que le langage écrit. Ce mode de fonctionnement aurait-il une influence sur la manière même dont nous pensons ? C’est possible, car le langage est une manière de structurer sa pensée. Un type de pensée qui pourrait s’exprimer directement par l’image sans passer par le langage verbal, modifie sans doute la manière dont nous réfléchissons et exprimons nos émotions. Une pensée basée sur l’image serait sans doute plus directement liée au réel, aux événements que le langage écrit, qui prend plus de détours. 

Selfie et Narcisse

Ce langage participe en tous cas à la construction identitaire de la génération Z : la photo prend une importance croissante dans la représentation mentale du corps, tout particulièrement à une époque de la vie où le physique est en questionnement. Or cette langue est basée sur la mise en scène du corps : le selfie en est l’exemple le plus flagrant. Ce mode narratif en « caméra subjective » (images de parties du corps, pieds, mains, visage, œil…) devient le support de ce langage d’adolescent. L’app Tinder utilise ce mode de représentation à son extrême : la photo devient le seul critère de sélection avant de commencer une communication.  Cette construction de l’identité via l’image peut évidemment devenir problématique : 15%  des chirurgiens esthétiques ont déjà opéré des patients dont la motivation principale était la perception de leur image sur Instagram, Snapchat ou Facebook.

La génération Z a donc été mise très tôt en relation avec sa propre image. Mais le rapport inédit qu’elle entretient avec celle-ci n’est pas forcément narcissique, contrairement à ce qu’on pense souvent. Les images prises par les ados ne sont pas toujours partagées mais participent aussi à une langue de l’intériorité, à la construction d’une sorte de « musée intérieur privé ».

Enfin, chez les Z, la photo a également pris une importante fonction sociale. Se photographier est devenu l’une des activités principales des groupes d’ados, selon une chorégraphie bien rôdée qui crée de la cohésion : une photo de moi, une photo de toi, une photo de nous ensemble… postée aussitôt sur les réseaux sociaux.  On voit même apparaître un nouveau rôle dans le groupe : le « leader photographique », qui devient le narrateur principal des faits et gestes du groupe d’amis.

Les émoticônes, langage de l’émotion <3

Ce nouveau langage des Z et Y est surtout une langue de l’expression des sentiments, tout particulièrement incarnée par l’utilisation des émoticônes. Devenus indissociables du message, les petits smileys orientent le contenu et donnent la clé de lecture émotionnelle. Dans les communications digitales où l’on n’est jamais certain de la réception du message, ils permettent d’humaniser les échanges. Une étude sur les effets émotionnels25 montre même que le destinataire des messages réagit de la même manière à la lecture d’un émoticône qu’à celle de l’expression d’un visage humain :) Ces petits smileys sont tout particulièrement devenus indispensables dans les communications des Z, et font partie intégrante de la syntaxe des échanges. Ne pas en utiliser revient à se montrer impoli et provoque un trouble : « Quand il n’y a pas de smiley, j’ai l’impression qu’on m’engueule », « C’est important parce que ça aide à montrer ton état d’esprit », « Le point tout seul est devenu un signe de « Je suis énervé » témoignent des Z26.

Il y aurait même une grammaire des émoticônes. Selon un cabinet d’études qui a analysé 500 000 tweets comportant des smileys, ceux-ci ont tendance à se retrouver en fin de phrase. Le visage montrant l’émotion apparait souvent en premier, suivi éventuellement par des objets. Il existe des émoticônes pour décrire toute une palette d’émotions et d’objets : on en compte aujourd’hui près de 1500. Le vocabulaire est assez riche pour permettre la traduction du livre Moby Dick entièrement en émoticônes...

Ces petits symboles sont aujourd’hui tellement utilisés que, selon Global Language Monitor, l’émoticône <3 aurait ravi la place du mot le plus utilisé en langue anglaise sur Internet en 2014. « C’est la première fois qu’un idéogramme décroche la palme ».27

Puisque les émoticônes sont un vrai langage, on leur demande d’ailleurs de représenter la réalité honnêtement : en février 2015, suite à la pression d’une pétition internet ainsi qu’à l’appui de certaines personnalités, Apple a lancé une mise à jour de ses émoticônes en offrant des versions ethnicisées des petits visages jaunes, qui sont désormais disponibles en autant de nuances que compte la peau humaine.

Enfin, pour consacrer leur importance, un clavier totalement « émoticônes »28 a même été lancé en mars.  Ce gadget d’apparence anodine aurait pour modeste ambition de rendre l’utilisation de l’alphabet obsolète ;)

La génération ALPHA est déjà née !

La génération Z, que certains qualifiaient de génération « silencieuse », a donc bien plus à dire qu’elle ne pouvait le faire croire au premier abord. Mais les générations précédentes, qui selon une loi intangible, craignent toujours l’évolution des plus récentes, ont déjà d’autres soucis à se faire : la génération alpha est déjà là pour assurer la relève !

Née après 2010, c’est à dire en même temps que l’iPad, la génération alpha serait donc enfin une génération de vrais « digital natives ». Si 10% des moins de 2 ans avaient déjà utilisé une tablette en 2011, ils étaient déjà 38% en 201329. Le nom alpha, qui fait appel à l’alphabet grec après avoir épuisé l’alphabet latin, indique un changement de paradigme.

Ces enfants aujourd’hui âgés de moins de 5 ans, dont les parents sont des Y, ne penseront plus aux technologies comme à des outils, mais comme à des fonctionnalités indissociables de leur vie. Et ils auront sans doute un jour, via des lunettes ou une lentille posée directement sur l’œil (des technologies qui existent déjà), la possibilité de faire directement des « clics droits » sur les objets du monde qui les entourent, quand ils souhaitent en obtenir plus d’informations.

LES GÉNÉRATIONS

Traditionnellement on considérait qu’une génération enfantait l’autre, avec une durée de 20 à 25 ans, mais certains préfèrent aujourd’hui définir les groupes générationnels selon des événements marquants vécus pendant leur jeunesse.

Baby-boomers : nés entre 1946-1964 (mai 68)
Génération X : nés entre 1960-1980 (chute du mur de Berlin)
Millennials : nés entre 1980-2010 (passage au 3e millénaire)
- Génération Y : 1980-1995 (débuts d’Internet, GSM, 11 septembre)
- Génération Z : 1995-2010 (début des réseaux sociaux)
Génération alpha : nés à partir de 2010

SnapWHAT ?

Voici quelques exemples d’applications couramment utilisées par les Z : 
Instagram (public) : publication de photos
Pinterest (public) : publication de tableaux de photos « épinglées » comme sources d’inspiration
Snapchat (privé) : envoi d’images qui disparaissent après quelques secondes
Tumblr (public) : publication de mini-blogs
Tinder (public-privé) : app de rencontres, où l’on « swipe » des photos de candidats
Vine (public) : vidéos de 6 secondes qui tournent en boucle

FACTS

  • Les Z ne sont pas encore les vrais « digital natives » mais entretiennent un rapport décomplexé face à l’apprentissage des nouvelles technologies.
  • Les Z accordent une importance considérable à leur vie sociale sur les réseaux sociaux et s’occupent activement de la gestion de leur image sur ces plates-formes.
  • Les Z préfèrent se créer eux-mêmes un choix de carrière alternatif plutôt que de remettre en question les structures établies dans l’entreprise.
  • Les Z sont des grands amateurs de marques mais sont une cible critique et volatile difficile à séduire.  
  • L’omniprésence du smartphone a permis l’émergence d’une nouvelle langue visuelle centrée sur la photographie.
  • Les générations Z et Y sont à la base de ce langage, qui prend source sur les réseaux sociaux « nativement » orientés image.
  • Les émoticônes, expressions écrites de l’émotion, sont devenues indispensables dans les communications digitales.

 

Julie Majcherczyk

 

1  P. Chevyetski, 2012
2   Meet the generation Z: The second generation within the giant "Millennial" cohort, Bruce Tulgan and Rainmaker Thinking, 2013
3  Leaders in collegiate recreation, NIRSA, 2013
4  http://www.lefigaro.fr, 5 avril 2012
5-7 Parlez-vous Pic Speech? La nouvelle langue des générations Y et Z, The Trinh-Bouvier
Génération Z, la génération pragmatique, autonome et têtue , Lalibre.be, février 2015
Pew internet in Parlez-vous Pic Speech ? La nouvelle langue des générations Y et Z, Thu Trinh-Bouvier, 2015
9  Meet the generation Z : The second generation within the giant « Millennial » cohort, Bruce Tulgan and RainmakerThinking, 2013
10,12, 14&17 Pour l’humour du style, Elle, 27 février 2015 
11&13 Génération Z, la génération pragmatique, autonome et têtue, Lalibre.be, février 2015
15 http://www.lexpress.fr/styles/psycho/generation-z-ultra-connectee_1509910.html
16  Agence pour la création de l’entreprise, citée dans Parlez-vous Pic Speech, la nouvelle langue des générations Y et Z, Thu Trinh Bouvier, 2015
17  Pour l’humour du style, Elle, 27 février 2015
18  The ad contrarian, Bob Hoffman, 2012
19  Trends in Social Media. How social networks become living organisms?, Mark Adams, Founder & Director, The Audience, UBA Trends Day, 5 mars 2015
20  Marketing et communication jeunes. Vendre aux générations Y et Z, Katherine Khodorowsky. Éditions Dunod,  2015, résumé dans un article de l’Echo
21  Source Mary Meeker « 2014 Internet Trends
22  Parlez-vous Pic Speech ? La nouvelle langue des générations Y et Z », Thu Trinh-Bouvier, 2015
23  Techcrunch, nov 2013
24  Parlez-vous Pic Speech ? La nouvelle langue des générations Y et Z », Thu Trinh-Bouvier, 2015
25  Dr O.Churches, Australie, 2013
26  Parlez-vous Pic Speech ? La nouvelle langue des générations Y et Z », Thu Trinh-Bouvier, 2015
27  http://www.theverge.com/2014/12/31/7473079/2014-most-popular-word-heart-emoji
28  Disk cactus, http://mashable.com/2015/03/14/emoji-keyboard/?utm_cid=mash-com-fb-main-link
29  Common sense media, in http://www.latribune.fr/signaux-faibles/20140414trib000825207/la-generation-alpha-est-deja-la-.html

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