La radio 3.0

LUN, 7 Septembre, 2015 - 15:21

La révolution du numérique a déjà profondément changé la façon dont on regarde aujourd’hui la télévision, ou dont on s’informe quotidiennement dans la presse écrite. Les médias classiques s’affranchissent des limites de l’analogique et deviennent plus interactifs, rapides et présents sur de nombreuses plateformes. Mais qu’en est-il de la radio ?

Le numérique terrestre (DAB, etc.) existe depuis plus de 25 ans mais n’a pas encore été installé à large échelle, sauf dans quelques rares pays. Et sur Internet, de nombreuses web radios sont apparues, mais leur succès reste encore assez confidentiel. Alors la radio est-elle à l’aube d’un changement profond, franchira-t-elle bientôt le cap du numérique, et avec quels avantages pour les auditeurs ?

Une phrase d’Helen Boaden, BBC Radio Director, résume assez bien la situation : « We are facing seismic shifts in deep-seated behavior that will, over time, fundamentally change our business. »1. En coulisses, la radio s’active en effet autour du numérique, s’apprête à vivre une révolution et à métamorphoser la façon d’écouter et de faire de la radio…

Le numérique, pourquoi ? 

La FM, qui a connu ses années de gloire depuis les années 80, est désormais saturée. Elle ne permet pas à toutes les radios présentes en Belgique de couvrir correctement l’entièreté du territoire et il est impossible d’ajouter de nouvelles fréquences sans brouiller l’émission des autres radios. Notre offre de programmes est donc limitée à l’existant. Malgré cela, la radio reste un des médias de masse les plus puissants, mais l’évolution des habitudes de consommation des médias va l’obliger la radio à revoir son modèle dans les prochaines années.

Lentement mais surement, nous assistons à la progression de nouveaux supports d’écoute, une réalité d’autant plus frappante chez les jeunes auditeurs. En 5 ans, les supports tels que les smartphones, les postes de télévision et les PC explosent. Depuis 2010 par exemple, l’écoute de la radio via téléphone a augmenté de 50,9% 2. Environ 8% de la population écoute parfois la radio sur un téléphone, un taux qui monte à 18% chez les 12 à 34 ans, et à 29% auprès des 12 à 17 ans2. L’écoute de la radio via la télévision gagne quant à elle 43,9% alors que l’écoute via PC augmente de plus de 11% en une demi-décennie2. Le constat semble clair, la radio est en train de faire face à un changement d’envergure au niveau du comportement de l’auditoire. Les consommateurs veulent un média qui leur offre du contenu à la demande, un contenu qu’ils peuvent consommer n’importe où et à n’importe quel moment.

Vers une écoute hybride

Deux types de technologies feront entrer la radio dans l’ère du numérique. Assez différentes mais pas nécessairement concurrentes, elles seraient plutôt complémentaires : le Numérique Terrestre et l’IP (Internet Protocol).

Le Numérique Terrestre comprend plusieurs normes, mais celle qui aujourd’hui a pris l’ascendant est le DAB+, une version améliorée du DAB (Digital Audio Broadcasting)3 qui existe depuis les années 90. La diffusion se fait via les ondes hertziennes, mais contrairement à la FM, le signal émis est numérique et compressé4. Le premier atout de la radiodiffusion numérique est la qualité sonore. A cela s’ajoute également un réseau à fréquence unique qui permettrait de couvrir l’ensemble de la Belgique et d’éviter les problèmes de brouillage. Enfin, il est possible d’ajouter des données associées aux programmes, et d’autres services, le tout gratuitement pour l’auditeur. La réception se fera via de nouveaux récepteurs bien entendu, pouvant recevoir toutes les sources d’émission (FM ou numériques).

L’IP (Internet Protocol) est la diffusion via Internet. La réception se fait via un PC, un smartphone, une tablette ou un poste de radio Wi-Fi. Toutes les stations de radio possèdent déjà un player internet disponible sur leur site. Plusieurs pays ont adopté un player commun pour toutes les radios, ce qui facilite l’accès pour les utilisateurs. C’est le cas en Belgique francophone avec le player MaRadio.be, qui permet d’écouter toutes les stations francophones émettant à partir de notre pays.

Chacune de ces deux technologies a ses avantages. L’IP permet beaucoup plus d’interactions de l’auditeur et d’enrichissement avec des données associées. Mais elle demande un accès Wi-Fi et n’est pas gratuite. Le Numérique Terrestre (DAB+) par contre est entièrement gratuit, accessible partout (en voiture par exemple) et permet d’augmenter significativement le nombre de programmes disponibles. Mais l’enrichissement des données et l’interactivité est moindre qu’avec l’IP. La solution est cependant déjà accessible, c’est la radio hybride, combinant le broadcast via DAB+, l’interactivité et les données associées via l’IP.  L’alliance de ces deux technologies, appelée également « smart radio », semble déjà fonctionner dans quelques pays voisins.

En Belgique ?

Avant d’aborder le succès de la radio hybride à l’étranger, qu’en est-il de la Belgique ? Où en sommes-nous ?
    
Les différents groupes de radio en Belgique sont déjà largement présents sur Internet. Outre la diffusion simultanée du programme FM que l’on peut écouter également sur leur site, les radios ont lancé des web radios, uniquement disponibles via le web faute de place sur la bande FM. Ainsi le groupe Radio H (Bel RTL et Radio Contact) diffuse-t-il également les web radios Contact RNB et Mint. Le groupe Nostalgie/NRJ croit très fort dans la radio en ligne, puisqu’il propose déjà une vingtaine de webradios et a récemment lancé Chérie FM sur le web.
    
Par contre, le DAB+ met plus de temps à se développer. D’importants moyens financiers sont nécessaires pour déployer cette technologie. Sans compter les budgets tout aussi conséquents nécessaires pour encourager le grand public à passer au numérique. Le coût de la mise à niveau du réseau DAB (précédente technologie) est estimé à 12 millions sur 10 ans5. Une enveloppe colossale qui nécessite l’aide des pouvoirs publics, surtout lorsqu’on sait que l’engagement de la classe politique serait l’une des clés de réussite pour la digitalisation de la radio.
   
Pour l’instant, au sud du pays, la DAB+ est en phase de test. Au nord par contre, les choses commencent à devenir plus concrètes grâce à l’opérateur de réseau Norkring Belgium qui s’est attelé au développement du parc de diffusion en Flandre et à Bruxelles : depuis peu, six stations bénéficient du DAB+, dont TOPRadio6. Les autres stations néerlandophones ne devraient donc pas tarder à profiter à leur tour de cette nouvelle technologie.
                 

Et en Europe ?

L’Union Européenne de Radio-Télévision (association professionnelle de radiodiffuseurs nationaux7) s’est penchée sur le passage à la diffusion digitale afin de déterminer les facteurs clés pour l’implantation de la radio numérique. Se basant sur trois pays qui ont réussi en la matière (la Norvège, la Suisse et le Royaume-Uni), l’UER a publié un rapport intitulé 30 key succes factors in the deployment of digital radio. Il offre quelques lignes de conduite se résumant en 6 C : Couverture (les auditeurs n’accepteront plus de perdre de la couverture), Contenu (le contenu doit être solide et offrir des valeurs ajoutées), Coût (le lancement de la radio digitale implique des coûts), Communication (une communication publique est primordiale pour conscientiser les citoyens sur la création de nouvelles plateformes et des services associés), Collaboration (une collaboration entre les différents acteurs est nécessaire pour la mise en place) et Commitment (un engagement de la classe politique est crucial pour faire face aux coûts qu’implique un tel passage)8
              
On constate une divergence entre les différents pays de l’Union Européenne, certains étant plus parés que d’autres. La Norvège sera le premier pays à éteindre la FM (changement prévu pour 2017)9. Un choix radical qui s’est basé sur le fait que la radio de demain offrait plus de contenu pour un coût beaucoup moins important que la FM9. Devrait ensuite suivre l’Angleterre, qui a récemment indiqué que près de 50% de la population de Grande-Bretagne écoutaient déjà la musique et les émissions en numérique10. Le Danemark et la Suisse ont également publié des résultats tout aussi performants10. Selon les médias suisses, les auditeurs qui sont fidèles à la radio numérique apprécient surtout la très grande variété des programmes disponibles, mais également bien sûr la très bonne qualité sonore avec en plus une réception sans interférence et les nombreux services complémentaires11. Dans les cantons helvétiques, la mort de la FM est elle aussi programmée pour 201712.
                           
                            
A côté de ces quatre pays leaders, l’Allemagne et les Pays-Bas ont également bien progressé. En 2011, un pas significatif a été franchi en Allemagne avec le lancement d'une première offre de radio numérique terrestre avec la norme DAB+13. En plus des stations locales déjà existantes en DAB, 14 nouvelles stations ont été lancées et sont disponibles au niveau national13. Une grande première en Allemagne, où l'offre de médias audiovisuels est spécifique à chaque Land13. « Maintenant, l'Allemagne a des radios nationales », relève Jorn Jensen, président du WorldDMB, l'organisme international qui milite en faveur de la radio numérique13. La vente des récepteurs numériques a d’ailleurs dépassé la vente des récepteurs FM en septembre dernier9.
    

Pour l'auditeur, quels changements ?

L’arrivée de la radio numérique est non seulement une révolution technologique mais aussi une révolution sociale qui va changer nos habitudes d’écoute. La radio de demain va améliorer l’expérience de l’auditeur.
           
Outre une qualité de son unique, grâce au DAB+, les supports numériques pourraient fournir plus d’informations que le simple nom d’une chanson ou de l’artiste comme c’est le cas en FM. Le DAB+ pourra aussi fournir des données associées aux programmes et des services complémentaires (textes, informations sur l’émission ou l’invité, images, animations, vidéos, cartes, info-trafic, coordonnées GPS d’un accident lors des flashs routier, grille des programmes, météo…). Et grâce à l’intégration de l’Internet dans la radio hybride, la radio du futur permettra à l’auditeur d’être actif. Nous pourrons commenter, réagir sur l’actualité, partager des informations sur les réseaux sociaux, voter… Des zones "cliquables" sur l'écran des diverses plateformes permettront aux auditeurs d'accéder directement à des pages internet fournissant par exemple des informations sur l'artiste, ses dates de concerts, permettant d’acheter ses albums ou des places de concert... L’Internet continuera à nous donner accès à l'information en permanence via les podcasts (terme issu de la contraction  d' « i-Pod » et de « broadcasting ») des différentes stations de radio. La radio de demain sera accessible sur plus de supports, elle sera plus mobile afin de s’adapter à notre nouveau mode de vie. Les récepteurs continueront à assurer un suivi automatique des changements de fréquences, ce qui existe cependant déjà en analogique. En outre, plus besoin de mémoriser par cœur les fréquences de nos radios préférées, nous allons pouvoir lancer une recherche automatique des stations par nom. Rechercher des radios sur base du genre et/ou style musical, du pays d’origine de la radio ou de la langue sera également possible… Les possibilités sont infinies et prometteuses.
          
Reste à l’auditeur à s’équiper. Le numérique va entraîner la disparition de la FM et avec lui l’ensemble des récepteurs de radio FM. Il est impossible d’écouter la radio numérique avec les transistors, chaînes Hi-fi, radios-réveils et autoradios actuels car la réception des radios en DAB+ exige des récepteurs compatibles avec la norme. Il va tout falloir changer. Acquérir un récepteur numérique varie entre 30 euros (pour un récepteur avec petit écran sans connexion internet) et 200 euros (pour un récepteur hybride avec écran couleurs tactile). Mais l’utilisation passera aussi et de plus en plus par le smartphone. La prochaine génération de téléphones intelligents permettra une consommation hybride de la radio. Enfin le parc automobile commence déjà à s’équiper, et dans quelques années le DAB+ sera proposé dans toutes les nouvelles voitures.
       

Wait and listen...

Le chemin de la transition vers la radio numérique avance, c’est un fait. Nous allons d’ici peu faire face à une révolution technologique pour la radio et à une évolution des comportements pour l’auditeur. En matière de publicité, la radio de demain offrira également de nouvelles opportunités. En effet, si l’usage des technologies de radiodiffusions hertziennes est parfaitement anonyme, la réception de la radio sur IP est traçable, permettant ainsi de pister les utilisateurs pour leur adresser des contenus ciblés, comme par exemple de la publicité. Autre avantage de la radio numérique : la création des radios temporaires (« pop-up stations ») et donc de sponsorings uniques, lors d’évènements particuliers tels que la tournée d’un artiste, d’un festival, d’un concours, d’un évènement sportif. Des stations de promotion (Pink Radio) ont par exemple été créées dans les différentes villes anglaises où se produisait la chanteuse Pink lors d’une tournée dans ce pays.
                   
Mais n’oublions pas que malgré l’important changement qui nous attend, la radio restera avant tout un accompagnement sonore, un de nos médias préférés que nous aimons écouter chaque jour, que nous soyons à la maison, au bureau ou dans notre salle de bain. La radio qui nous informe, qui nous divertit, qui est une présence chaleureuse tout au long de nos activités quotidiennes. Elle a depuis toujours été le média de masse le plus mobile, et le numérique ne fera que prolonger et enrichir encore cette expérience unique. Wait and listen...
              
Article rédigé par Catherine Keignaert
                           
1 Extrait du discours Digital Innovation Is Only Half The Story de Helen Boaden lors des Radiodays Europe 2014
2 CIM Radio, Belgium, Monday-Sunday, All day, Total radio, Profile (on average reach)
4 La radio numérique terrestre (RNT), www.csa.be, 5 octobre 2012
5 La radio, une jeune centenaire qui voit son futur en numérique, L’Echo, 28 mars 2014
6 Communiqué de presse Binnenkort ook in Vlaanderen digitale radio te beluisteren in DAB+, www.norkring.be, 27 janvier 2015, 
8 Digital Radio Toolkit : Key factors in the deployment of digital radio, UER, 19 décembre 2014
9 Extrait de la présentation Radiodiffusion et convergence numérique : quelle place pour la diversité dans un univers   
connecté ? de Christian Vogg, chef du département Radio de l’UER, 3 décembre 2014
10 DAB/DAB+ Digital Radio Automotive - Europe and Asia Pacific (at year end 2014), WorldDMB, 2015
11 La radio numérique terrestre est un véritable succès en Suisse, www.radionumerique.biz, 27 août 2012, 
12 DAB+ : la nouvelle façon d'écouter les chaînes de radio sur les ondes, www.rtbf.be, 29 mars 2014
13 La radio numérique s'impose en Europe, www.lesechos.fr, 20 février 2012 
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